Essence d’orient

à lire

28 février 2006

Les Aiguilles Du Ton

Sur un coin d'une table en bois de merisier, se démarquaient du sombre fond trois pommes d'api. L'une des trois, à peine croquée, gardait des traces d'incisives visibles sur sa pulpe blanche, qui virait vers le brun. Les triplées, semblables par leur couleur rubis, leur peau lisse, ferme et luisante, posées l'une derrière l'autre, laissaient voir une jolie assiette en Vieux Paris, porcelaine blanche et tendre. Son rebord, entouré d'un ruban vermeil, était orné de motifs champêtres, incarnats dégradés sur un fond laiteux.

Le creux de l'assiette était rempli d'œufs de canard Duclair bouillis et d'une poignée de dattes Deglet noor, fraîches, moelleuses et mielleuses, à la chair tendre, au teint caramélisé. Une main gourmande et tentée s'était déjà servie. Sur une serviette de popeline parme, bordée d'un fil jaune or, des débris de coques et des noyaux clairsemés l'attestaient. Le tissu plissé vaguait entre ombre et clarté, courbe et finesse des franges étalées sur la table. A côté, un verre en cristal de roche adamantin captait toute la lumière diffuse qui éclairait discrètement les éléments.

Le tableau en haut du mur était sous l'examen de deux regards différents, l'un admiratif et l'autre désintéressé par le thème « les reliefs d'un petit déjeuner » encadré d'un cadre Régence en bois sculpté et doré, riche de décor de rinceaux et de fleurs de pavots entremêlés.

Dans un fauteuil Régence, au dossier et assise à l'étoffe décorée avec symétrie par des palmettes, deux filles, assises l'une à coté de l'autre. L'une aux cheveux filasses, frissonnante, se tortillait de froid.

-J'ai froid.. ! s'écria la jeune fille.
-Je ne sens rien… ! répondit à son tour Yami qui se souciait à peine de la plainte de son invitée et amie.
-Cette pièce est une véritable morgue… !
Pas la moindre réponse de l'hôtesse.

-Je gèle… que des objets figés, inanimés sans vie et des meubles sans âme… Où trouver inspiration, lorsqu'on est entouré d'un tel chaos ?…

Ses paroles s'évanouirent dans le vaste espace de la pièce. Tortillant son mouchoir de ses doigts effilés, la jeune fille ne pouvait plus tenir en place. Elle décida de s'esquiver. Elle emporta sous ses aisselles son chevalet et sa trousse d'outils. Piquant de ses talons le sol tapissé, elle disparut sans un au revoir.

Yami, elle, se trouvait à l'aise au milieu des objets, des garnitures et des ornements de la pièce, héritage de son vieux père, un artisan ébéniste et orfèvre enjoué par la beauté des œuvres et des objets anciens qu'il confectionnait, souvent sous l'œil de sa fille, en copiant quelques œuvres antiques. Il était sorti de ses mains de beaux meubles, armoires, commodes, tables…

Immergée dans le fauteuil, Yami, contemplait la pièce chargée d'objets, de trophées et de meubles. Loin des meubles disparates, tout l'ameublement était bien agencé : on avait respecté les formes, les tonalités, les tendances du jour et l'art de la déco.

Trois consoles étaient rangées le long des murs de cette pièce d'apparat, une d'elles était en bois noir massif sculpté, à décor fleurs et feuilles dorées. En plus des objets décoratifs, sur le sol tapissé, il y avait des fauteuils, chaises, poufs et canapé ainsi que des tables de toutes formes et de bois variés, modèles anciens ou rénovés. Le haut des murs était paré de tableaux, d'épées argentées, de miroirs soigneusement encadrés. Pas moins de cinq horloges murales de tout métal, bronze, cuivre, inox et laiton et de bois vernis donnaient le temps. Deux fastueux objets charmèrent le regard de Yami. Deux anciens candélabres en or munis de pieds à fleurs, ornés de losanges et incrustés de perles ; composé de faisceaux de fils bronze et or, le fût de chacun d'eux, d'une belle longueur, se ramifiait en une douzaine de branches du même métal, enchevêtrés.

Elle était soudain impatiente et fragile, un désir tourbillonnant s'était emparé d'elle. Le souffle d'une passion créatrice faisait chavirer son âme au long du couloir qui reliait la pièce à son atelier en passant par un escalier vermoulu. Les craquements résonnaient sous ses pas. L'odeur de l'essence était vivace dans son atelier. Elle avait entassé nombre de ses oeuvres. Il y en avait partout, à même le sol, suspendues à un vieux porte-manteaux ou auxmurs. Des dessins figuratifs et des peintures sur toile de toutes sortes de techniques, surtout des natures mortes exécutées avec de la peinture à l'huile. Yami adorait aussi le dessin sur papier et d'ailleurs elle avait créé quelques paysages et portraits avec gouache, fusain, sanguine et crayon. Mais son engouement était pour la nature morte. Furieuse contre le temps perdu, elle prit un balai et mit un peu de propreté dans ce lieu encombré, en frottant et nettoyant les poussières grises sur les bordures argentées des cadres et sur les rainures. Elle balayait, sans vraiment balayer. Jusqu'à ce que son balayage s'arrêta à son dernier tableau peint et accroché au mur juste la veille au soir. Une nature morte peinte à l'huile.

L'examen attentif de Yami, sans prétention, lui montrait la beauté de son travail. Il fallait avant tout qu'elle choisisse les éléments de son œuvre en respectant les couleurs, les formes, les volumes et la nature de la lumière afin de préserver l'effet clair-obscur. La composition de ce tableau commença par une sélection de fruits délicatement posés dans une corbeille d'osier dont Yami avait cassé les rebords

pour lui donner un aspect d'usure. Avec beaucoup de soin, elle peaufinait l'objet de sa peinture en mettant, sur le coté gauche d'une surface unie, une Api étoilée chair jaune d'or nuancé de brun olivâtre à côté d'une Reine des Reinettes coupée à demi, chair blanche, fine et tendre, munie d'un pédicelle, vert citron. Un peu en arrière, afin de donner une empreinte de profondeur au tableau, sur la corbeille, deux poires fermes, bien conservées à la texture lisse jaune or moucheté. A leurs petits pédoncules vert pistache, s'attachaient deux feuilles fraîches à larges limbes garnis de nervures. Yami voulait garder le réalisme, en s'efforçant de montrer les petits détails de chaque fruit dans sa peinture et en essayant d'être très proche des modèles. A côté des poires, sur deux éclatantes grosses grappes de raisins aux reflets flamboyants, se démarquaient la rafle, le pédoncule.

Avec soin, Yami déplaça une des grappes et laissa quelques grains prendre hors de la corbeille. Un geste qui donna l'impression d'un dégradé de coloris qui allait du noir sombre, du mauve à un rouge bordeaux, en contraste avec le fagot de tournesols aux larges pétales.
De son tableau intitulé "les premières tonalités" émanait un cocktail parfumé de couleurs locales et ambiantes, juvéniles, pures, proprettes et nuancées. Formes régulières et prestance adéquate. Chairs fraîches et textures satinées. Une lumière matinale, dominante et sage, interrompue par de légères ombres. Yami se détourna de son œuvre vers l'horloge.

Après un rapide regard, elle s’aperçut qu’un long laps de temps était passé. Enfin…. ! S'exclama-t-elle, à mi-voix. En examinant l'état de son modèle, à peine éclairé par de maigres rayons d’une lumière rosâtre qui se retirait d'une fenêtre entrouverte, quand l'ombre rompant du peu de meubles et réfléchie sur le sol, décroissait ; Yami alluma la lumière électrique. Sans rien ajouter ou enlever, elle garda l'objet de sa peinture. Une corbeille parée de fruits, abandonnée et exposée exprès à l'air.
Il était temps, Yami se décida, après l'attente, de continuer son travail. Les outils étaient encore là. Les burettes, les pinceaux à poils de porc, à tête ronde ou langue de chat. Des tubes de peintures à l'huile, essence de térébenthine, des chiffons et des coupures de journaux, une palette nettoyée la veille. Une toile blanchâtre enchâssée, attendait sagement sur un chevalet. Avec du fusain, elle commença l’ébauche de sa nature morte, qui avait changé d'aspect et de teinte.
La pomme d'Api de fière allure devenait blette, ridée et ratatinée. Le minois de la reine de Reinette coupée à demi, flétri, dérivé de son éclat en brunissant, paraissait terne et meurtri. Les deux poires, comme deux jouvencelles sur la corbeille, un peu farineuses, avachies et touchées par un coloris morose. Les petits pédoncules étaient fléchis et amorphes. Le voile de feuilles truffé de pustules, se desséchait, racornissait et les limbes rétrécissaient. Tandis que quelques grains s’égrainaient des grappes de raisin, d’autres s'atrophiaient perdaient leur précédente luminosité et se couvraient d'un funeste ton mauve. En bas, les tournesols fanés, défraîchis et vidés de vigueur étaient d'un sinistre teint bilieux. Retrouvant son enthousiasme d'avant, Yami poursuivit la peinture du deuxième tableau qui compléterait le premier. Interprétant sa vision de ce monde où tout est une question de tons.
Tout le monde subit le poids du temps qui n’épargne personne. De son regard, Yami voyait que tout ce qui existait sur terre est vivant. Tout passe d’un commencement à une fin, d’un ton chaud qui s’effrite par la langueur de temps et dérive vers des tons rompus ou rabattus.

Posté par koucou à 19:13 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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